La passe à poissons du barrage d'Iffezheim, mise en service le 13 juin 2000, permet désormais à la Bruche d'accueillir des migrateurs venus de la mer du Nord. Le retour de la grande lamproie (Petromyzon marinus) constitue une première et grande surprise. Au début du mois de juin 2001, un couple a été longuement observé en train de frayer, depuis le pont de Holtzheim. Prévenu, M. Jean-Marc Kopp, de la Fédération de pêche du Bas-Rhin, les a parfaitement identifiées.
Ce pont constitue évidemment un observatoire très favorable, mais on peut
supposer que d'autres couples de lamproies ont frayé dans des zones moins
exposées aux regards. En effet, le bulletin " Saumon Rhin Infos "
paru fin 2000 signalait déjà le passage d'une lamproie de cette espèce devant
la caméra vidéo installée dans la passe. D'après le bulletin de la
Fédération, " Infos-Pêche 67 " (n°11, juin 2001), on en a vu près
de 200 en quelques semaines. Le cours inférieur de la Bruche, seule partie
accessible de cette rivière pour l'instant, pourrait bien constituer l'une des
rares frayères bien identifiées pour cette espèce, du moins en Europe. En
effet, contrairement aux autres lamproies d'Europe occidentale, qui sont la
lamproie fluviatile (Lampetra fluviatilis) et la lamproie de Planer (L. planeri),
la grande lamproie est assez mal connue en ce qui concerne ses frayères et son
comportement de frai.
Toutes les lamproies se reproduisent en eau douce. Elles fraient par couples et
pondent leurs œufs (1 mm de diamètre) dans les interstices des graviers. Leurs
larves, appelées " ammocètes ", vivent dans un trou individuel à la
surface des bancs de sable fin ou dans la vase. Elles se nourrissent de proies
microscopiques, en filtrant l'eau. Leur croissance est très lente : il leur
faut plusieurs années pour atteindre une taille suffisante (environ 15 cm) et
pour accumuler les réserves de graisse nécessaires à leur métamorphose en
lamprillons, juvéniles. Ce sont de précieux témoins de la qualité de l'eau.
Elles sont à la merci des prédateurs …et des pêcheurs ou des badauds qui
foulent le lit des cours d'eau, bien qu'elles soient capables de se déplacer.
Certaines espèces, comme la lamproie de Planer, ne migrent pas vers la mer et
se reproduisent directement à proximité du lieu de leur métamorphose. On les
nomme " lamproies non parasites ", par opposition aux lamproies "
normales " (lamproies parasites), qui gagnent la mer ou l'océan après
s'être métamorphosées. Celles-ci se nourrissent principalement, ou même
exclusivement (à partir d'une certaine taille), du sang des grands poissons
marins côtiers, sur lesquels elles se fixent par leur ventouse buccale, comme
des sangsues. Elles atteignent ainsi, après environ deux ans passés en mer,
une taille suffisante pour remonter fleuves et rivières jusqu'aux frayères.
Durant cette remontée, qui dure tout un hiver, elles ne se nourrissent pas, car
leur tube digestif dégénère, tandis leur unique gonade (ovaire ou testicule)
mûrit. En conséquence, les lamproies meurent épuisées, après s'être
reproduites une seule fois, au printemps. Les lamproies non parasites subissent
le même sort.

Grande lamproie. Notez les sept orifices branchiaux
La lamproie de Planer existe encore dans presque tous les départements
français, d'après le livre du Professeur Roland Billard (" Les poissons
d'eau douce des rivières de France ", Delachaux et Niestlé, 1997). Sauf
dans le Sud-Est et la Corse. C'est une espèce caractéristique du cours
supérieur des rivières (zone à truite et zone à ombre). Elle est présente
dans la haute Bruche et ses affluents.
On distingue aisément les deux espèces de lamproies parasites de nos
rivières, au moment du frai : L. fluviatilis mesure 30-45 cm de longueur
(mâles plus petits), P. marinus 55-105 cm. Toutes deux avaient complètement
disparu de notre région. La première était jadis très abondante en Europe
occidentale et constituait un mets très recherché. Elle est devenue rare dans
notre pays. La seconde est encore pêchée en quantités appréciables dans le
bassin de la Garonne, de l'Adour et de la Loire. La tradition de la "
lamproie à la bordelaise " (aux poireaux et au vin de Bordeaux) survit
encore dans le Sud-Ouest. Goûterons-nous un jour de la " lamproie à la
bruchoise "" ? Le souvenir des lamproies du Rhin et de ses affluents
semble effacé des mémoires de nos anciens. J'ai trouvé une trace écrite de
la présence de la grande lamproie dans un chapitre du traité " Le Monde
Animal " (13 volumes, publié sous la direction de B. Grzimek, traduction
française, Stauffacher, Zurich, 1975, malheureusement épuisé), vol. IV(1), p.
38, où elle est signalée comme étant présente autrefois " en amont de
Bâle sur le Rhin ", mais c'est tout ! Sachant qu'une femelle pond 200 000
à 250 000 œufs, on peut supposer que le lit de la Bruche du côté de
Holtzheim est maintenant copieusement garni d'ammocètes de cette espèce, que
nous pourrons essayer de repérer d'ici quelques années, lorsqu'ils seront
assez grands. En attendant, ne les piétinons pas !
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Jean Mellinger Professeur des Universités (E.R.) |