La haute vallée de la Bruche compte sept tourbières issues de lacs
installés par la fusion des glaciers de la fin du tertiaire-début du
quaternaire à la fin de l'ultime glaciation qui a sévi dans les Vosges entre
100 000 et 15 000 ans avant notre ère.
A cette période, sur le versant lorrain des Vosges se développent de
véritables mers de glace comme celle qui empruntait la haute vallée de la
Moselle sur une distance de 40 kilomètres. Le versant oriental (alsacien),
nettement plus abrupt, résultant de l'effondrement de l'ancienne chaîne
hercynienne, est parsemé de langues glaciaires jusque dans les vallées; mais
elles restent surtout cantonnées dans les hautes Vosges. Les plus
spectaculaires sont sans conteste celles des flancs du massif du Hohneck : le
Frankenthal au pied du col du Falimont et de la Martinswand et le cirque du
Wormspel au pied de l'arête rocheuse des Spitzkoepfe qui marque la séparation
des deux vallées glaciaires de la Wormsa et du Wormspel.
Le retrait des glaciers installa à flanc de montagne des cirques glaciaires qui
se reconnaissent aujourd'hui dans les paysages vosgiens. La glace, dont
l'épaisseur dépassait sans doute plusieurs centaines de mètres, a creusé les
vallées en leur attribuant un profil en auge à fond plat.
Dans la vallée de la Bruche, les cirques se sont formés à une altitude
située entre 620 et 780 mètres, creusés dans la corniche de grès triasique
recouvrant le socle hercynien. Aucune langue de glacier n'arrivait plus à
sortir de ces cirques dans lesquels seuls des névés subsistaient.

Photo : Ch.-M. Siegendaler
Parmi les tourbières du versant oriental des sommets de Salm, la tourbière
de la Maxe est la plus connue et la plus visitée. Elle a retenu l'attention des
botanistes pendant plus d'un siècle. Le développement des sphaignes (Spagnum
cuspidatum) a formé une épaisse couche de tourbe justifiant son exploitation
qui fut abandonnée au début du XXe siècle. Cette tourbière est
une tourbière de transition. La haute tourbière n'est plus représentée que
sur de rares buttes, dans la partie ouest par l'andromède (Andromeda polifolia)
et sur une large surface par la canneberge (Oxycoccus palustris) à laquelle
s'ajoute le rossolis (Drosera rotundifolia) plus connu dans le langage populaire
sous la dénomination rosée du soleil. Le lycopode inondé (Lycopodium inundata),
présent dans la gouille en 1978, semble avoir complètement disparu.
La surface de la tourbière est encore occupée par la linaigrette à une houppe
(Eriophorum vaginatum) et par le souchet gazonnant (Trichophorum caespitosum)
qui donne une coloration brune en automne. Les bruyères occupent de grandes
surfaces et sont en augmentation constante. La canche bleue (Molina coerulea) ou
molinie envahit progressivement la tourbière de la Maxe.
La partie appelée tourbière plate est caractérisée par la régression, voire
l'absence de sphaignes, conduisant peu à peu vers une prairie humide. La
potentille tormentille (Potentilla tormentilla), l'orchis tacheté (Orchis
maculata) et le listère cordé (Listera cordata), plus rares, stationnent
encore à l'écart au sud de la tourbière. Le sapin et le bouleau pubescent
sont déjà bien implantés sur ce site qui fut jadis un lac.
Les tourbières offrent aux plantes des conditions de vie particulièrement difficiles sur un tapis végétal gorgé d'eau formé par l'étalement des sphaignes* qui ne permettent la vie qu'à des espèces végétales très restreintes. Leurs racines isolées des hôtes de la terre sont incapables d'être nourricières et de livrer aux plantes les nitrates et les phosphates nécessaires à leur épanouissement. S'organise alors dans ce milieu hostile un écosystème particulier.
Les filaments mycéliens des champignons unis aux radicelles des végétaux forment un organe mixte, le mycorhize. Cette union permet aux deux partenaires de tirer profit l'un de l'autre. Les plantes prélevant de l'atmosphère le carbone indispensable au champignon, ce dernier donne aux végétaux les nitrates que la terre ne cède plus. Cette symbiose mycologique est illustrée par la présence de la canneberge, la myrtille, la bruyère, l'andromède et les orchidées.
Une autre solution s'offre aux plantes : la prédation. Elle a été adoptée
par les plantes insectivores. C'est une mise à profit unique de la chaîne
alimentaire que constituent les insectes. Ces derniers deviennent alors les
fournisseurs involontaires de nutriments que la terre et ses bactéries
refusent. La prédation est caractérisée par la présence d'espèces
insectivores (improprement appelées carnivores). Environ onze espèces sont
connues en Alsace et dans les Vosges. Parmi elles la drosera à feuilles rondes
(Drosera rotundifolia ) avec les espèces intermedia et longifolia ainsi que la
grassette commune (Pinguicula vulgaris ) et l'utriculaire (Utricularia australis
).
Les tourbières ont développé aux cours des siècles un écosystème né de
l'alliance originelle de la terre et de l'eau. Elles sont aujourd'hui des
refuges en zone tempérée. Des plantes et animaux rares y ont trouvé refuge.
Mais elles sont aussi les mémoires d'un passé éloigné. L'analyse des pollens
nous renseigne sur notre flore régionale présente à des époques précises et
permet de reconstituer les ensembles végétaux qui ont existé il y a plusieurs
milliers d'années. Les scientifiques peuvent ainsi appréhender le climat et la
composition physique et chimique du sol avant notre ère.
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* Sphaignes : Mousses aquatiques qui s'installent sur des sols ruisselants d'eau, sur le bord des ruisseaux, des lacs et des étangs, dans une eau peu minéralisée et sous un climat froid. Ce sont de véritables mangeuses d'eau; elles peuvent en retenir jusqu'à 20 fois leur volume. L'absorption se fait par la tige et les feuilles grâce à deux types de cellules : celles chlorophylliennes, allongées et étroites, juxtaposées par leurs extrémités en un réseau vivant et de grandes cellules en forme de losange qui occupent les mailles de ce réseau, développant des épaisseurs annulaires dans lesquelles s'ouvrent des pores; leur cytoplasme meurt et les cellules mortes ou hydrocytes peuvent se remplir d'eau. Celle-ci circule ensuite dans toute la plante. Les parties inférieures dépérissent, formant de la tourbe. Cette accumulation est très lente : quelques centimètres par siècle. Ch.-M. Siegendaler |
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